Un Tunisien s’immole par le feu dans un commissariat après un abus policier

Imed Ghanmi, 43 ans, doctorant et, faute de revenus, vendeur ambulant malgré lui, s’est fait confisquer mardi 5 juillet sa marchandise et son scooter par des gendarmes à El Hancha, un village de la région de Sfax (centre-est). Pour protester, il s’est immolé par le feu dans la gendarmerie. Il est mort ce vendredi des suites de ses blessures. Un scénario qui rappelle l’histoire de Mohamed Bouazizi, dont le geste de désespoir a été le catalyseur de la révolution tunisienne fin 2010. Marié et père de trois enfants, Imed Ghamni est décrit comme un homme brillant par ses proches. Ceux-ci rapportent également qu’il finissait une thèse en mathématiques. Il était jusqu’à août 2015 enseignant contractuel à l’Institut national des sciences appliquées et de technologique (Insat) à Tunis et devait soutenir sa thèse en septembre 2016.
Mais son contrat n’a pas été renouvelé. Pour subvenir aux besoins de sa famille, il avait donc commencé à vendre des produits de contrebande, notamment des cigarettes.
Après s’être vu confisquer sa marchandise et son scooter, Imed a appelé son ami Jamak au secours. Il est le dernier de ses proches à l’avoir vu avant qu’il ne décide, sur un coup de tête, de s’immoler par le feu.
Imed, à l'hôpital après son immolation. Photo transmise par son frère.
Il m’a prévenu : "Je sens que je vais faire une connerie !"
Imed était en scooter quand il a été arrêté par des gendarmes devant le poste d’El-Hachra. Il était 2 h du matin dans la nuit de lundi à mardi. Il avait deux cartons de cigarettes et de l’argent sur lui, qu’il avait achetés à Sfax où il se fournissait en contrebande.
Les gendarmes lui ont confisqué sa marchandise et l’ont sommé de dégager. Imed s’est éloigné, puis les deux gendarmes l’ont rattrapé. Ils étaient cette fois loin des regards. Selon ce qu’il m’a dit, ils l’ont alors agressé verbalement, lui réclamant son scooter et l’argent qu’il avait sur lui. Imed a tenté de refuser. Cet argent, c’était pour acheter des cadeaux à ses enfants pour la fête de l’Aid et ce scooter, son épouse venait juste de l’acheter à crédit. Alors qu’il protestait, l’un deux lui a donné un coup de poing dans le nez. Il pleurait quand il m’a raconté tout ça au téléphone.
Je suis tout de suite venu le chercher en voiture. Il se sentait dévasté, humilié. J’ai tenté de le calmer. Après l’avoir retrouvé, je suis allé à la gendarmerie. J’ai tenté de négocier pour qu’il récupère son scooter. Je leur ai dit combien la situation matérielle de mon ami était précaire. Ils ont répondu avec mépris. "Ce n’est pas l’assistance sociale ici ! "Il était en tort, disaient-ils, ces marchandises provenaient de la contrebande. Eux aussi avaient outrepassé la loi, ai-je tenté de leur répondre, en l’agressant physiquement.
Imed a attendu le retour du chef de garde, vers 9 h mardi matin, pour déposer plainte contre ces deux gendarmes mais ils ont refusé de recevoir sa plainte. Il a alors pété un plomb. Il n’a pas supporté cette nouvelle humiliation. Il m’a appelé et prévenu : "Je sens que je vais faire une connerie !" Il a appelé sa femme aussi. Ce sont les pompiers qui m’ont appris la nouvelle de son immolation par le feu, en appelant le dernier numéro qu’il a composé. Il a été transféré à l’hôpital de Sfax, dans un état très critique.
"Il n’avait jamais parlé de s’immoler par le feu, au contraire, il condamnait ces actes"
Ahmed Ghanim
Ahmed, le frère d’Imed, vient d’apprendre la nouvelle du décès de son frère. Il nous confie sa désolation.
Imed et sa famille. Photo transmise par son frère.
Imed achetait des bricoles dans un marché à Sfax, des cigarettes et du tabac à chicha surtout. Il savait bien que ce commerce n’était pas légal, mais cela lui permettait de joindre les deux bouts.
De ce que je sais, les gendarmes n’ont pas utilisé les extincteurs après qu’il s’est immolé par le feu. Mon frère a eu le corps brulé à 87 %. Il était mon seul frère. Il n’était pas fragile psychologiquement mais ne se sentait déjà pas reconnu à sa juste valeur. Plus de huit ans d’études et contraint d’être vendeur ambulant, agressé, rejeté dans sa demande d’être entendu : il a pété un plomb.
Il n’avait jamais parlé de s’immoler par le feu, au contraire, il condamnait ces actes. Avec la révolution de 2010, il avait espéré un changement. Je vais porter plainte pour agression et non-assistance à personne en danger, même si je sais combien la police continue de jouir d’une impunité quasi-totale en Tunisie.
Contactée par France 24, une source policière locale a confirmé qu’Imed Ghamni avait été arrêté pour trafic de marchandises de contrebande, sans se prononcer sur le fait que son scooter lui aurait été confisqué. Selon cette source, "après son immolation par le feu, il a traversé la cour de la gendarmerie, le corps enflammé et a essayé de brûler le chef de garde". Celui-ci aurait de légères blessures au bras. "Les gendarmes ont immédiatement appelé les pompiers qui sont arrivés cinq minutes plus tard", ajoute cette source.
Ahmed, le frère d’Imed, rejette l’allégation selon laquelle Imed aurait tenté d’agresser le chef de garde. "Tout ça est pur mensonge. C’est leur manière à eux de se défendre. Ils n’avoueront jamais qu’ils l’ont frappé et humilié".
Le 17 décembre 2010, Mohamed Bouazizi, jeune marchand de fruits et légumes, s’immolait par le feu à Sidi Bouzid pour protester contre la saisie de sa marchandise par la police municipale. Un drame devenu symbole de contestation sociale et qui est considéré comme le point de départ de la révolution tunisienne et du "printemps arabe". Six ans plus tard, le même scénario semble se répéter