C'est quand même une secte où l' entrée est libre mais la sortie interdite sous peine de décapitation.
Islam : le coran et les apostats
MONDE - 12 septembre 2000 - par MOHAMED TALBI * HISTORIEN TUNISIEN.
D'aucuns pensent, y compris parmi ceux censés être de formation moderne, que la peine capitale pour apostasie (ridda), c'est-à-dire, en fait, pour délit d'opinion, est inscrite dans le Coran (sourate II : verset 217). Avant l'affaire Rushdie (février 1989), peu de gens étaient au fait du problème et de ses effets pernicieux sur la pensée musulmane, littéralement terrorisée par les bourreaux des États dits islamiques et les promoteurs de la charia qui, comme jadis les Azariqa (une secte kharidjite), n'hésitent pas à égorger dans la « voie d'Allah » leurs adver-
saires taxés de ridda, y compris les femmes et leurs bébés.
Mais la répression, plus néfaste que le mal qu'elle prétend guérir dans les pays où sévit une dictature, c'est-à-dire pratiquement, avec des degrés divers dans l'atrocité, dans tout le monde arabo-musulman, s'est révélée inopérante. Le remède étiologique est à chercher dans la rénovation de la pensée musulmane.
Un psychiatre, M. Benslama, écrit à propos de l'affaire Rushdie : « Il ne s'agit pas d'une confrontation Islam-Occident, mais d'une confrontation au sein de l'Islam où de nombreux courants de pensée fonctionnent encore à la manière du passé » (Une fiction troublante, éd. de l'Aube, 1994). Et un juriste égyptien, Amir Salem, cité par Ridha Kéfi (J.A./L'intelligent n° 2058, p. 37), s'indigne : « La pensée arabe est presque morte. En tout cas elle ne crée plus. Pourquoi ? Parce que chaque fois qu'un créateur tente d'innover, une fatwa vient faire obstacle à son travail. »
De quoi s'agit-il ? Le terme ridda est un nom verbal qui dérive du verbe irtadda, qui signifie littéralement revenir en arrière, et, par extension, tourner casaque, ou trahir. Ce terme est inexistant dans le Coran. Mais dans sept versets, les verbes radda (faire revenir, Coran II : 109, 217 ; III : 100, 149) et irtadda (revenir de soi-même, Coran II : 217 ; V : 54 ; XXXXVII : 25) interviennent pour désigner ceux qui, après avoir embrassé l'islam, l'ont abandonné, soit sous une pression extérieure, soit d'eux-mêmes, pour revenir sur leur engagement et retourner à leur foi antérieure, c'est-à-dire au statu quo ante. Dans tous ces versets, le Coran exhorte les convertis à demeurer fermes dans leur nouvelle foi et à ne pas céder à ceux « qui ne cesseront pas de les combattre jusqu'à ce qu'ils les fassent revenir (yaruddukum) sur leur religion, s'ils le peuvent » (II : 217). La consigne de certains Juifs et de certains chrétiens était en effet : « (Feignez) de croire à ce qui a été descendu aux croyants au petit matin ; puis rejetez-le à la fin du jour. Peut-être ainsi en reviendront-ils ! » (III : 73). Le Coran les avertit aussi : « Ceux qui reviennent sur leurs pas, après que la bonne voie leur a apparu clairement, ceux-là, Satan les a séduits et les a pleinement égarés » (XXXXVII : 25). « Dieu leur substituera un autre peuple qu'Il aime, et qui L'aime », car « telle est Sa Grâce, Il L'accorde à qui Il veut » (V : 54). Quant à « celui qui apostasie, et meurt ainsi négateur, il est de ceux qui perdent le fruit de leurs actions ici-bas et dans l'au-delà. Ceux-là sont les compagnons du feu ; ils y demeureront éternellement » (II : 217).
Il est évident que, dans le Coran, aucun châtiment terrestre n'est envisagé contre ceux qui apostasient et changent de religion. Leur sort relève exclusivement de l'au-delà. Rien qui puisse contredire l'article 18 de la Déclaration universelle des droits de l'homme sur la liberté religieuse. Il en est autrement dans la Bible. La peine requise en cas de blasphème est la mort par lapidation : « Ainsi celui qui blasphème le nom du Seigneur sera mis à mort ; toute la communauté le lapidera » (Lv. XXIV : 16). Même peine pour celui qui apostasie et qui dirait : « Allons servir d'autres dieux » (Dt. XIII : 7). « Tu n'accepteras pas, tu ne l'écouteras pas, tu ne t'attendriras pas sur lui, tu n'auras pas pitié, tu ne le défendras pas ; au contraire, tu dois absolument le tuer. Ta main sera la première pour le mettre à mort, et la main de tout le peuple suivra ; tu le lapideras, et il mourra pour avoir cherché à t'entraîner loin du Seigneur, ton Dieu » (Dt. XIII : 9-11).
Ainsi, la peine capitale pour ridda, blasphème ou apostasie, n'est pas coranique ; elle est biblique. Les fuqahâ' (pluriel de faqih), qui jouent en islam exactement le même rôle que les rabbins dans le judaïsme, l'ont sans doute introduite au cours du IIe siècle de l'Hégire (VIIIe siècle ap. J.-C.), sous l'influence judaïque, pour des raisons socio-politiques. Cela n'a rien de surprenant. Nous connaissons, en effet, l'énorme influence des isrâîliyât, des fables ou des récits empruntés aux Juifs, sur les premiers exégètes, Tabari (m. 310/922) en particulier.
Faute de pouvoir invoquer en faveur de la loi sur l'apostasie un texte coranique, les fuqahâ' eurent donc recours à un hadith forgé sur mesure : « Quiconque change de religion, tuez-le. » Appliqué à la lettre, le prétendu dit du Prophète aurait dû interdire toute conversion à l'islam ! Mais les fuqahâ', dans leur excès de zèle, et surtout dans leur volonté de bien servir le politique, n'étaient pas à une contradiction près.
La première ridda enregistrée par l'Histoire fut de nature politique et prit la forme d'une guerre de sécession. Juste après la mort du Prophète, son successeur, le calife Abou Bakr, fut confronté à une véritable volte-face de la plupart des tribus qui s'étaient ralliées au pouvoir de Médine. Elles réclamaient le droit de revenir au statu quo ante et de recouvrer leur indépendance politique. Il ne s'agissait pas d'apostasie, à de très rares exceptions près, comme ces deux éphémères faux prophètes qui laisseront un souvenir plutôt folklorique. La guerre qui s'ensuivit, et qui ramena en quelques mois les tribus dans l'orbite de Médine, fut qualifiée de Harb al-ridda (guerre de Sécession). Cette appellation alimenta ensuite toutes les confusions.
La ridda dans son acception religieuse - synonyme de blasphème et d'apostasie, et passible de la peine capitale - ne fit son apparition que plus tard, pour des raisons socio-politiques. Au cours du IIe/VIIIe siècle, le mouvement de conversion à l'islam s'accéléra. Or les conversions n'étaient pas toutes désintéressées. Tant s'en fallait ! Les nouveaux convertis, une fois leurs ambitions réalisées, ou déçues, s'empressaient de tourner casaque et de revenir à leur ancienne religion. On imagine le péril qu'ils faisaient courir à l'unité de la Umma (la communauté musulmane). Dans une pareille situation, au temps du Prophète, comme en témoigne le Coran, aucune mesure répressive ne fut prise pour contrecarrer ce mouvement. La règle était la liberté pour tous, même pour les hypocrites : « Rencontrent-ils ceux qui croient ? Ils disent : Nous croyons ! Mais dès qu'ils se retrouvent seuls avec leurs démons, ils disent : Nous sommes avec vous, nous ne faisions que nous moquer ! » (Coran II : 14). Ces opportunistes, toujours prompts à retourner leur veste, ne furent nullement inquiétés. Mais les fuqahâ', qui ne l'entendaient pas de cette oreille, inventèrent le hadith préconisant, en pareille situation, la peine de mort. Ce hadith joua pleinement son rôle dissuasif. À preuve, nous ne connaissons pratiquement aucun cas de sa mise en application effective contre les apprentis caméléons. Et pour cause : ceux qui tournent casaque pour de l'argent ne sont pas enclins à aller jusqu'au martyre pour retrouver leur ancienne foi. Lorsque nous consultons des notices biographiques, une expression y revient comme une litanie : « Sa conversion à l'islam se révéla sincère » (wa hasuna islâmuhu). Il y a de quoi ! Le chemin de l'islam est à voie unique et sans retour.
Là où l'effet de la loi sur l'apostasie se révéla vraiment néfaste, c'est sur la pensée musulmane, dont elle freina dramatiquement le libre développement. Beaucoup de penseurs musulmans, toutes écoles de pensée confondues, payèrent et continuent de payer de leurs moyens d'existence, de l'avenir de leurs enfants et de leurs vies pour leurs audaces intellectuelles. Forgée par le faqih au prix d'une imposture, l'arme de la ridda servit surtout au pouvoir politique pour tuer la pensée musulmane ou, plus grave, pour perpétrer de véritables génocides, comme dans la guerre qu'Ibn Tumart livra aux Almoravides (1061-1147), déclarés tous apostats ou hérétiques. Les islamistes, au nom de la charia, partout où ils le peuvent, perpétuent la tradition. Ils tuent à l'aveuglette, justifient leurs crimes au nom de la ridda et finissent, au mieux en prison, au pire torturés, parfois jusqu'à la mort. Telle est la sinistre moisson de la loi d'origine biblique sur le blasphème qui ravagea et continue de ravager, désormais en toute exclusivité, l'islam !
La logique de l'islamiste est le poignard de la ridda, et son but est l'application de la charia, qui se résume pour lui aux peines dégradantes, aux mutilations et, surtout, à l'humiliation et à l'asservissement de la femme. Son opinion sur elle se résume à un hadith péremptoire mis dans la bouche du Prophète : « Tout compte fait, les femmes ne furent créées que pour le Mal. » Édifiant ! À partir d'un certain degré de divergence, l'islamiste poignarde son impie contradicteur du poignard de la ridda. La rénovation de la pensée musulmane exige la liberté. Or celle-ci n'est pleinement assurée qu'en Occident. Hélas ! Mais il en est ainsi. Le monde arabo-musulman est, à des degrés divers de servitude, un goulag pour l'esprit.