J’avais écrit en 2012 ces lignes sur François Fillon que j’avais affronté aux législatives. Je l’avais devancé au quartier latin de 10 points (55% contre 45% des suffrages au second tour) mais il m’avait bien entendu écrasé dans le septième arrondissement (75% contre 25 %). Je les modifie à peine ce soir où il vient de remporter le premier tour de la primaire de la droite, bénéficie du désistement de Bruno Le Maire et de Nicolas Sarkozy et sera selon toute évidence le candidat de la droite en avril et mai 2017. Ses chances d’être le prochain président de la république sont bien entendu fortes et il convient de le connaitre mieux.
François Fillon est l’un des hommes politiques les plus importants de la droite française depuis des décennies et est par conséquent aujourd’hui en lice pour tenter de devenir Président de la République en 2017. Fils d’un notaire vendéen et d’une historienne basque, tous deux militants UDR, il est élevé dans la Sarthe et fréquente Notre-Dame de Sainte Croix, l’un des derniers lycées jésuites du pays. Ancien scout de France, il termine des études de droit à l’Université Paris Descartes et débute une carrière cent pour cent politique. En 1976, à l’âge de 22 ans, il devient l’assistant parlementaire de Joël Le Theule, député gaulliste de la Sarthe. Après la mort brutale de ce dernier, en 1980, il reprend ses mandats électoraux et est régulièrement réélu député de la 4ème circonscription de la Sarthe depuis 1981. De 1990 à 1995, il devient l’un des proches de Philippe Seguin qu’il accompagne dans son alliance avec Charles Pasqua et son combat contre la ratification du traité de Maastricht. Son mentor le fait entrer en 1993 dans le gouvernement d’Edouard Balladur. C’est à cette occasion que j’interagirai pour la première fois avec lui en tant que Ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. En 1995, contrairement à Charles Pasqua et à Philippe Seguin qui rallient la candidature de Jacques Chirac à la Présidentielle, François Fillon, comme Nicolas Sarkozy, soutient celui qui est alors le grand favori des sondages, le Premier Ministre Edouard Balladur. L’échec de ce dernier vaudra une brève traversée du désert à Nicolas Sarkozy mais Fillon est inoxydable, Philippe Seguin ne l’abandonne pas, il entre dans le gouvernement d’Alain Juppé jusqu’à la défaite de la droite aux législatives anticipées de 1997, puis dans ceux successifs de Jean-Pierre Raffarin en 2002. Pendant ce temps, sa position locale sarthoise s’affaiblit car c’est à cause de ce département qu’il perd la région des Pays de Loire en 2004. La Sarthe, y compris sa circonscription, vote non à une très large majorité au référendum sur le traité constitutionnel européen alors qu’il menait activement campagne pour le oui. Jean-Pierre Raffarin démissionne alors, remplacé par Dominique de Villepin qui constitue son équipe le 1er juin 2005. Le nouveau Premier Ministre n’appelle pas Fillon qui apprendra par un bref coup de téléphone de Chirac qu’il n’y a pas de place pour lui dans le nouveau gouvernement. Le Ministre évincé en ressent à l’évidence une vive humiliation et le fait savoir le 3 juin dans le journal Le Monde en des termes incroyables : «Quand on fera le bilan de Chirac, on ne se souviendra de rien. Sauf de mes réformes. Je vais m’investir à fond dans l’UMP, préparer les échéances futures pour Nicolas Sarkozy en 2007. En me virant du gouvernement, ils ont fait de moi un directeur de campagne avant l’heure». Cet homme politique est à ce point convaincu que sa place naturelle est au gouvernement qu’il détermine son action future non en fonction de sa vision du bien public mais animé du désir de punir Jacques Chirac et son nouveau chef de gouvernement de l’éviction dont il a été victime.
De 2007 à 2010, j’eus l’occasion de rencontrer François Fillon deux fois à l’Hôtel de Matignon dans le cadre de mes responsabilités universitaires, chaque fois égal à lui-même, souriant et réservé, un rien énigmatique. On peut parler aussi de prudente réserve quant à la manière dont il se tint toujours en retrait de son hyperactif Président : l’essentiel, c’est de durer. Cependant, je ne suis pas sûr d’y voir là matière à louer sa sagesse durant le quinquennat. François Fillon a mené campagne contre moi dans la deuxième circonscription de Paris, puis contre Jean-François Copé pour la direction de l’UMP en se présentant comme un modéré humaniste adepte du langage de vérité et des décisions courageuses. A demi-mots, il a tenu à se démarquer de la tonalité de la campagne de deuxième tour de Nicolas Sarkozy en 2012 et de certaines de ses initiatives durant le quinquennat, mais toujours après que cela s‘est produit ; sur le moment, rien, tout au plus un silence gêné. Ce fut le cas des discours de Dakar et de Grenoble, de l’amendement Mariani qu’il approuva, de la circulaire sur les diplômés étrangers de son Ministre de l’intérieur Claude Guéant. Je lui en ai voulu car à la position qui était la sienne, il aurait pu – dû, selon moi – infléchir certains des aspects les plus immoraux de l’action du Président.
J’ai dit combien sa situation politique locale s’était dégradée depuis 2004. Malgré sa victoire aux législatives de 2007 dans sa 4ème circonscription de la Sarthe, la victoire en 2012 de son adversaire socialiste Stéphane Le Foll était possible sinon probable, elle constituait une menace pour son camp. De fait, le socialiste écrasa le successeur de François Fillon et est aujourd’hui Ministre. J’ai trouvé singulier dans ces conditions que ce dernier abandonne le navire menacé pour se faire benoitement élire dans une circonscription taillée sur mesure pour lui et a priori imperdable pour l’UMP. Pour moi, mais peut-être suis-je idéaliste, un homme politique de premier plan et aux ambitions nationales élevées se devait de mener bataille là ou sa notoriété et son expérience auraient pu faire la différence, et non déserter un combat important pour la majorité sortante. De fait, tous les sondages allaient en ce sens, la victoire de Stéphane Le Foll eut été très incertaine si François Fillon s’était battu. J’avoue au total n’avoir pas eu une très grande estime pour ce parcours d’héritier qui n’a jamais connu de la vie professionnelle qu’un parcours de politicien de métier entamé à 22 ans et tracé d’avance, un homme prompt à éviter les risques pour une carrière qu’il m’apparait placer devant l’intérêt général et même devant celui de son propre camp, un «faux gentil» capable de se comporter de manière impitoyable pour écarter ceux qui se mettent en travers de sa route (Rachida Dati en a fait l’amère expérience), aux fidélités fluctuantes en fonction des circonstances et de leurs conséquences pour son destin. Cependant, le profil que je viens de tracer était proche de la perfection pour se présenter dans le 7ème arrondissement, François Fillon a pour la bourgeoisie de la circonscription un coté lisse de «gendre idéal», ou, plutôt, de père de famille nombreuse et catholique des plus rassurant. Il a en effet épousé il y a plus de trente-cinq ans la jeune Galloise Pénélope Clarke, catholique elle aussi, rencontrée sur les bancs de la faculté de droit Paris Descartes. Ensemble, ils sont restés unis et ont quatre enfants, donnant l’exemple d’un des rares couples de personnes politiques épargné par le divorce. Je m’attendais à ce qu’il y fasse un carton. Il en a fait un.
Alors que dans son combat contre Jean-François Copé pour la présidence de l’UMP son manque d’habitude des affrontements violents lui avait valu une défaite imméritée, il s’est manifestement enhardi depuis et sa prestation pour la primaire de la droite de 2016 a été exceptionnelle. Il a consolidé sa position de bourgeois conservateur catholique jusqu’à s’assurer l’appui des intégristes de la Manif pour tous et de sens commun, leur donnant des gages en proposant de revenir sur la loi autorisant le mariage entre personnes de même sexe et l’adoption. Cet appui a été décisif. Sur le plan économique, il a affiché son désir de ressembler à son modèle, Margaret Thatcher, et présenté le plan le plus austéritaire des prétendants de droite en matière économique. Sur la plan de politique étrangère, il renoue avec certains traits de son mentor Philippe Séguin, flirtant avec un nationalisme souverainiste. Sa proximité avec Vladimir Poutine est une conséquence de ce positionnement, et aussi de la fascination exercée par un personnage qui se dit défenseur des valeurs traditionnelles et de la chrétienté, notamment des chrétiens d’Orient, et qui incarne l’autorité. François Fillon est une homme situé très à droite de l’échiquier politique, à la limite entre le conservatisme bourgeois teinté de traditionalisme et l’intégrisme catholique. C’est un nouveau leader impitoyable d’une droite dure, qui a appris récemment à se battre frontalement. Et il a appris vite.⏸[/quote]

