J'ai retrouvé le passage du livre où il est fait mention de ce fameux dîner de Noël :
"C'est l'heure des ortolans.
Pas de réveillon sans ortolans, avait fait savoir le Président avant de partir pour l'Egypte. Je croyais que les Ortolans étaient des voisins landais qui viendraient avec les Emmanuelli. Je ne m'étais pas tout à fait trompé. Les ortolans sont des oiseaux du Sud-Ouest, des petits bruants à la chair tendre, dont la chasse est interdite. Les meilleurs braconniers du pays revendent à prix d'or ces "petits oiseaux" - c'est leur nom de code. Emmanuelli doit avoir ses réseaux.
Le Président entend "ortolan", il se redresse. Le gendarme qui fait le service exhibe avec une solennité gaillarde le plat tant attendu. Une douzaine d'ortolans - il n'y en a pas pour tout le monde, on devra se débrouiller. Quelques convives déclinent l'invitation, car, ils le savent, c'est une épreuve. On vous sert la bête entière, brûlante, avec ses os et ses viscères, toute chargée de son jus et de son sang. On vous tend ensuite une épaisse serviette de coton, un large morceau de drap blanc. Et là, il faut faire comme eux, ces hommes qui, brusquement, tous ensemble, glissent la tête sous leur serviette. C'est une dizaine de taches blanches, une drôle d'assemblée de fantômes qui suçotent pendant que les femmes parlent à voix basses. Et, comme eux, il faut disparaître pour se retrouver face à face avec l'oiseau perdu au milieu de l'assiette. Il faut alors prendre la tête de l'orttolan brûlant dans sa bouche et la broyer, la faire craquer franchement sous les dents. Puis vous attaquez les ailes, petites ailes si peu charnues, et, après la tête et les ailes, il faut trouver les deux pattes, s'en saisir et enfourner le corps de l'oiseau. Ce petit corps, il faut le mettre tout entier dans sa bouche, d'un seul coup, et mâcher cette boule, et avaler ce jus, et broyer ces os, et faire cela comme un homme, comme un chasseur, comme un Landais. Ne pas faiblir, on ne doit rien recracher.
François Mitterrand ressort le premier de dessous la serviette fumante. Chaviré de bonheur, l'oeil qui pétille, le regard plein de gratitude pour Emmanuelli. Autour de la table, on le fête, sans lui et ses ortolans, le réveillon n'eût pas été complet. Mitterrand le remercie encore, de loin lui fait des signes de la main. Emmanuelli se met à expliquer quand, comment, par quelle filière lui sont venus ces ortolans. Emmanuelli, héros des Landes, un instant.
Il reste un ortolan. On s'en indigne, d'autant qu'ils étaient comptés. On le propose à la cantonade. Le gendarme circule à nouveau avec sa cassolette et le malheureux oiseau qui nage dans l'huile. Le Président se porte volontaire. Ceux qui viennent de subir l'épreuve le regarde stupéfaits. Et voilà le Président qui replonge sous sa serviette. Un long moment, on l'entend s'occuper de l'animal dans un silence absolu. L'opération terminée, il se rallonge, jette doucement sa tête en arrière, extasié.
Ibidem, p. 25/26/27. (L'anectote "des ortolans", contestée par certains proches de Me François Mitterrand, est confirmée par M. Roger Hanin dans son livre Lettre à un ami mystérieux, Grasset, Paris 2001)".
Source :
http://www.denistouret.net/textes/Benamou.html