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DISPARITION
Le fondateur de «Hara-Kiri» et de «Charlie Hebdo» est mort mercredi à 90 ans. Il avait connu le succès avec son autobiographie «les Ritals».
On oublie parfois que Cavanna qui, atteint depuis des années de la maladie de Parkinson, est mort mercredi à 90 ans, ne fut pas seulement fondateur de Hara-Kiri et de Charlie Hebdo, l’auteur des Ritals et autres Russkoffs (parus chez Belfond). A lui tout seul, il a également rédigé (et sommairement illustré) une «Petite Encyclopédie portative pour consoler les bons à rien», intitulée Le saviez-vous ? et dont deux volumes parurent au début des années 70 aux éditions du Square (c’est-à-dire celles de Hara-Kiri), avant qu’un tome ne soit repris en Folio. «Tout ce qu’il y a d’utile dans le savoir humain est enfermé là-dedans», avertissait-il d’emblée. Alors instruisons-nous, puisqu’il est vrai que le livre contient beaucoup de ce qui fit le talent, l’humour et les colères de son auteur.
On y apprend ainsi qu’«un homme peut vivre sans manger pendant six mois, à condition qu’il n’arrête pas de travailler» - dans un entretien à Libération, en 2009, François Cavanna racontait : «Mon père, immigrant de la faim, avait coutume de dire : "La patrie, elle est là où il y a le travail."» Le racisme est également étudié sous divers angles. «Les Japonais avaient déjà les yeux bridés AVANT de recevoir la bombe atomique.»«Dans l’Allemagne nazie, l’usage du principe d’Archimède était interdit aux Juifs.» «Les nègres ont un larynx très fragile. C’est pourquoi ils meurent quand on les pend.» A quoi fait écho, un peu plus loin : «Quand on pend un raciste, il devient tout noir.» «Bête et méchant» ou intelligent et gentil (mais toujours drôle, au moins dans l’intention), telle fut la question et le dilemme pour François Cavanna.
Éditorialiste. Au début, il y eut juste Cavanna. Le prénom vint avec l’âge, la célébrité et presque la respectabilité. Né le 22 février 1923 à Paris, il passa son enfance de fils de maçon italien (et de mère nivernaise) à Nogent-sur-Marne. A 16 ans, il fut postier, puis maçon avant d’être «raflé» pour le STO, le Service du travail obligatoire en Allemagne. Il épouse ensuite une rescapée du camp de Ravensbrück qui ne survivra que peu de temps à son retour de déportation. C’est alors qu’il devient dessinateur de presse. La presse et le dessin ne cesseront d’être ses grandes affaires. Il sera toutefois plus écrivain que dessinateur quand, en 1960, avec Georges Bernier (le Professeur Choron), rencontré quelques années plus tôt autour du journal Zéro, il fonde Hara-Kiri. Les dessins, ce seront Reiser, Wolinski, Cabu, Gébé qui s’en chargeront, Cavanna s’étant pour sa part chargé de les recruter. Directeur, il est surtout éditorialiste. Il est à la tête de l’hebdomadaire quand celui-ci est interdit à la suite de la fameuse une «Bal tragique à Colombey : 1 mort», après la mort du général de Gaulle et de près de 150 jeunes à Saint-Laurent-du-Pont, dans l’Isère, dans l’incendie d’une discothèque. Naît dans la foulée Charlie Hebdo. C’est sans doute l’époque de la plus grande gloire de cet humour «bête et méchant» que Hara-Kiri a voulu créer et n’a cessé de revendiquer.
1978 est l’année où Cavanna rencontre le grand public et va peu à peu y gagner son prénom. Cette année-là voit la parution des Ritals, où l’auteur raconte son enfance nogentaise au sein de l’immigration italienne. C’est immédiatement un succès de librairie. Derrière ce style bourru se cachait donc cette sensibilité si fine, l’humoriste sait aussi émouvoir… En 1979, les Russkofs, qui obtiendra le prix Interallié, sera un autre succès populaire, comme on dit. C’est pour les Ritals que, le 22 septembre 1978, Cavanna écrivain se trouve sur le plateau d’Apostrophes pour une émission demeurée fameuse, en compagnie de Gaston Ferdière, le psychiatre à qui eut affaire Antonin Artaud, et, surtout, de Charles Bukowski. L’écrivain américain a un peu trop bu et ne rechigne pas à faire du scandale. La première fois qu’il interrompt Gaston Ferdière avec ses sons corporels peu ragoûtants, Cavanna lui dit : «Bukowski, ta gueule. Tu nous enquiquines.» La seconde fois, il est encore plus direct : «Bukowski, je vais te foutre mon poing dans la gueule.» Ces interventions ont valu quelques reproches à Cavanna, comme si, à se retrouver sur le plateau de Bernard Pivot, il y avait gagné une respectabilité et n’était plus du côté de ceux qui, avec bêtise, méchanceté ou juste ivrognerie, s’employaient à choquer les bourgeois avec une efficacité que lui-même n’eut pas ce jour-là. Pourtant, il était toujours le même, c’était bien Cavanna avec sa chemise à carreaux de bûcheron, sa moustache d’Astérix et son aplomb plein d’humour et de sérieux de directeur de journal.
L’histoire de Hara-Kiri et de Charlie est jalonnée de procès, mais aussi de brouilles et de scissions. Rien d’étonnant à ce que Cavanna lui-même en ait parfois été partie prenante. L’homme qui prétendait jadis que les Nord-Vietnamiens ressemblaient tellement aux Sud-Vietnamiens que les Américains étaient contraints «de les trier à la boussole avant de les fusiller» (remarque qui survit à la guerre du Vietnam) a bien été obligé de faire lui aussi ses choix. Il n’empêche qu’il est demeuré l’«ange tutélaire» de Charlie après avoir cessé d’en être le directeur. En 2008 survint «l’affaire Siné». Philippe Val, directeur de Charlie avant de devenir directeur de France Inter (même les plus féroces contempteurs de Cavanna ne peuvent pas prétendre qu’on ait pu lui proposer un tel poste), se désolidarisa de mots du dessinateur jugés antisémites, ce qui devait ouvrir une nouvelle scission avec Siné Hebdo. Cavanna tenta de s’entremettre pour «calmer les choses» mais ses efforts ne furent couronnés que d’insuccès. Lui, il est resté à Charlie. «Pourquoi je serais parti ? Je suis chez moi», dit-il alors dans un portrait de Libération, se flattant toutefois de ne pas être fâché avec Siné.
Drôlerie. On ne sait pas s’il aurait été honoré ou accablé de recevoir, fût-ce post mortem, l’hommage du Premier ministre, Jean-Marc Ayrault, qui voit en lui «l’inspirateur de la presse satirique moderne», évoque son «humour râpeux et caustique» et voit dans les Ritals un «ouvrage d’une profonde humanité» qui «demeure le récit juste d’une intégration à la fois douloureuse et réussie». Cavanna a survécu à l’époque de sa plus grande gloire et semble avoir été heureux de rester chez lui, c’est-à-dire à Charlie, à continuer à écrire tandis que les années s’accumulaient (il aurait eu 91 ans dans trois semaines). Son humour demeurait un trait d’union entre les générations, puisque la drôlerie rassemble autant qu’elle divise. Dans Le saviez-vous ? encore : «Les gaz hilarants sont sans effet sur les individus qui n’ont pas le sens de l’humour.»
Mathieu LINDON
Résumé :
Passant qui passes, si tu as acquis ce livre dans un dessein de. futile gaudriole, laisse-le là et va, passe ton chemin. Car ce livre est le plus beau livre qui ait jamais existé. Le plus émouvant, le plus instructif, le plus moral, le plus élevant pour l'âme, le plus consolant pour le cancer des voies biliaires. Car ce livre est le Livre. Tout est dedans. Tout. D'où venons-nous ? Où allons-nous ? Dois-je faire fusiller les curés de gauche ? Quel vin servir avec le turbot béarnaise ? Comment sodomiser un archange ? En quels termes convient-il de s'adresser à Dieu pour solliciter un petit secours ? Epouserai-je mon chef de rayon ? Dix jours de retard, est-ce que je devrais m'inquiéter ? Tout est dans le Livre. Tout. Ici ou là. Cherche, mon gars, cherche. Et si tu songes qu'au nom de ce Livre des vierges furent livrées aux bêtes, des philosophes brûlés vifs, des villes rasées, des provinces passées au fil de l'épée, des massacres sanctifiés, des injustices magnifiées, des bombardiers bénis, et qu'on a pas encore vu le plus beau, alors tu comprendras qu'un livre comme ça, ça ne peut pas être des conneries. C'est pas possible. Cavanna.